jeudi 28 août 2008

L'écriture en Méditerranée (Abderrazak Bannour)

Je viens de lire l'ouvrage L'écriture en Méditerranée de Abderrazak Bannour, chez Edisud (2005, collection Encyclopédie de la Mediterranée n°30).

C'est un essai très intéressant (mais un peu court, en 160 pages), et qui va bien plus loin que son titre pourrait le laisser penser. Déjà, le livre s'intéresse à la Mésopotamie et à l'Arabie, qui ne font pas partie de la Méditerranée, mais qui bien sûr ont eu des influences majeures sur les cultures, langues et écritures de la région. Ensuite, l'auteur va au-delà de son sujet pour parler plus globalement des théories concernant la naissance et l'évolution de l'écriture, n'hésitant pas à critiquer certains collègues linguistes sur leurs théories trop simplistes, et à déplorer le fait que de nombreux linguistes délaissent l'étude de l'écriture. Ce qui ne gâte rien, l'ouvrage est abondamment illustré de nombreux exemples d'écritures reproduisant des documents historiques.

L'auteur étant arabe tunisien, il est très intéressant de lire un livre qui essaie plutôt de se concentrer sur les cultures moyen-orientales et nord-africaines. C'est très rafraîchissant en comparaison de la plupart des autres bouquins que j'ai lu sur le sujet, plutôt axés sur les langues indo-européennes. Bien entendu, ce point de vue arabe a également ses propres préjugés, et un maltais pourra être agacé que sa langue ne soit considérée que comme un dialecte arabe... Mais globalement l'auteur fait montre d'un remarquable esprit de synthèse et d'ouverture.

Le livre se divise en plusieurs parties que je vais résumer brièvement. Il commence par un bref avant-propos où l'auteur rappelle l'importance de l'écriture et déplore que certains linguistes l'aient délaissée, notamment des anciens comme Ferdinand de Saussure, qui écrivait : "Langue et écriture sont deux systèmes de signes distincts : l'unique raison d'être du second est de représenter le premier ; l'objet de la linguistique n'est pas défini par la combinaison du mot écrit et du mot parlé ; ce dernier constitue à lui seul cet objet".

Origine(s) de l'écriture : évolution ou révolution ?
Le long premier chapitre, qui fait presque la moitié de l'ouvrage, traite de la naissance de l'écriture, et la perception que les peuples en ont (les légendes sur les dieux créateurs de l'écriture, etc). L'auteur revient sur les premiers pictogrammes, qui pour lui sont vraiment une première écriture. Il fait le tour des classifications qui ont été faites concernant les écritures selon les auteurs, qui parfois les divisent en deux comme Saussure (idéographique et phonétique, cette dernière étant divisée entre syllabique et phonologique), en sept comme Pulgram (logographique, syllabique, alphabétique, phonologique, phonétique, spectrographique), etc. L'auteur montre à quel point ces classifications sont approximatives, puisque tous les systèmes d'écritures sont mixtes, y compris l'écriture latine avec ses signes non alphabétiques (ponctuation, symboles mathématiques, etc.).
Dans ce chapitre, l'auteur critique certaines théories sur l'évolution des écritures, notammment celles qui considèrent que le progrès va forcément dans le sens pictographique=>idéographique=>phonétique (Gelb, 1952). L'auteur démontre au contraire qu'il y a eu des origines multiples à l'écriture, avec parfois des aller-retours : par exemple l'écriture égyptienne a commencé à être phonétique, avant de devenir idéographique et mixte. Le chapitre s'atarde aussi sur les premiers signes sumériens, dérivés des différents jetons utilisés pour le commerce, et leurs cylindres-sceaux. Il montre aussi plusieurs exemple d'évolution de l'écriture démontrant le principe de démotivation du signe (lorsqu'une écriture est adaptée à un nouveau langage, le signe change de forme et perd de son côté pictographique), avec pour exemple l'évolution de l'écriture cunéiforme entre le sumérien et le néo-babylonien.

Développement de l'écriture : une histoire d'acculturation
Le deuxième chapitre se consacre à l'évolution de l'écriture en fonction de l'évolution du langage, des changements culturels ou de l'adaptation à un nouveau langage. L'auteur se concentre sur les écritures égyptiennes, et rappelle une hypothèse intéressante (confirmée en 1999) sur la façon dont elle a pu favoriser la naissance de l'écriture phénicienne : via les Hyksos, ce peuple sémite qui a régné sur l'Egypte entre -1730 et -1580.
Dans ce chapitre, l'auteur défend également le point de vue que les abjads (alphabets consonnantiques, comme l'arabe ou l'hébreu) sont des écritures complètement adaptées aux langues sémitiques, contrairement à certaines opinions euro-centristes.

Diffusion de l'écriture : constitution des scripts
Le troisième chapitre revient sur la diffusion des écritures à travers la méditerranée, selon deux branches principales : la branche phénicienne (qui aboutira notamment aux alphabets grec et latin, au tifinagh berbère, etc.) et la branche araméenne (qui aboutira aux abjads arabe et hébreu, etc.). L'auteur décrit brièvement l'histoire étonnante des araméens, un peuple mineur mais dont a langue a acquis un statut de langue internationale, au point de remplacer l'hébreu et le babylonien. Après les dominations greco-romaine puis arabe, la langue a continué de subsister, et on la parle encore de nos jours (chrétiens syriaques).

L'histoire inachevée : nouveaux outils, nouveaux supports
Ce court chapitre discute de la diffusion de l'imprimerie, à laquelle les cultures arabes ont longtemps rechigné. La révolution numérique ouvre une nouvelle page de l'histoire de l'écriture...

Le livre se conclut par une chronologie (illustrée) des étapes de l'histoire de l'écriture en Méditerranée, puis par une bibliographie.

En bref : Je recommande la lecture de cet ouvrage, un peu court mais rempli à ras-bord, synthétique et rempli d'éléments méconnus de l'histoire. Les illustrations abondantes et le point de vue arabe sont ses points forts.

Dans le cadre du projet Le règne de Mu, ce livre offre plein d'idées sur la genèse et les évolutions des langages et des écritures. Et il fait la lumière sur des peuples méconnus (Hyksos, Araméens, Nabatéens...) sur lesquels on peut fantasmer des origines mystérieuses !

Illustration : disque de Phaïstos

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